18 août 2007
Soulaimane Soudjay et la politique comorienne
L'ARRIVEE AU POUVOIR DE MOHAMED TAKI :
Mecanisme d'un paradoxe
Par Soulaïmane Soudjay, politologue et juriste
Le 28 Septembre, les Comores sont brusquement réveillées par un homme surgi d'un passé qu'elles auraient préféré oublié. Cet homme, c'est Bob Denard. Plus d'un an s'est écoulé depuis ce rocambolesque épisode. Entre-temps, l'archipel a choisi, ô ironie de l'Histoire, de porter en mars 1996 le plus démocratiquement et le plus librement à la présidence de le République l'un des deux co-présidents éphémères à qui le soldat de fortune avait remis le pouvoir.
L'objet de cet article est donc de démontrer comment un coup de force a ébranlé une démocratie balbutiante et passablement affairiste au point que les Comores ont préféré élire le principal bénéficiaire de la tentative de coup d'état.
Tout avait pourtant si bien commencé entre le président Djohar et le peuple comorien.
Alors qu'ils venaient de lui remettre le pouvoir ensanglanté par l'assassinat du président Abdallah, Saïd Mohamed Djohar, anciennement président de la cour suprême déclarait aux médias internationaux qu'il était l'otage de fait des mercenaires, dénonçant ainsi ses hôtes encombrants. Après le départ de ces derniers, grâce déjà à une première intervention de l'armée française, furent organisées des élections présidentielles qui virent la victoire de S.M. Djohar.
Celui-ci s'attacha à instaurer la démocratie dans un pays qui en une quinzaine d'années d'indépendance ne l'avait quasiment jamais connue. Elu sous la bannière de l'ancien parti, il s'ouvrit progressivement aux autres partis qui jusqu'à son avènement n'avaient pas d'existence légale. Les partis politiques ont donc proliféré jusqu'à stabiliser autour du nombre de vingt-quatre pour un petit archipel d'à peine 500 000 habitants. D'ailleurs, par un de ces paradoxes dont l'histoire a le secret, la multiplication de ces partis lui sera finalement reprochée par l'opposition.
Un président amateur
Alors d'où venait ce sentiment de désaffection, voire d'impopularité qui caractérisait la fin du mandat du président Djohar ?
En fait malgré une carrière politique plutôt bien remplie (plusieurs fois ministre sous le régime d'autonomie interne avant l'indépendance des Comores), M. Djohar n'avait jamais sérieusement pensé se trouver un jour à la tête de l'Etat et s'y maintenir tant bien que mal pendant plus de cinq ans. Ce manque de préparation, d'ambition présidentielle, est une des principales raisons des difficultés de tout ordre qu'a connu le régime Djohar. Au bout du compte, en un peu plus de cinq ans de pouvoir, il n'a pas su dépasser le stade de président amateur. Cela se traduit par :
• Une instabilité gouvernementale.
• Une absence de perspectives d'un véritable développement
• Une incapacité à mettre en place les principales institutions
• Une gabegie des finances publiques
• Un aventurisme diplomatique en direction notamment de la Lybie et de l'Iran
Toutes ces contradictions, ces volte-face ont alerté le principal partenaire des Comores : la France qui au fil des ans s'est vu confirmer le caractère imprévisible du président Djohar. Imprévisibilité qui pouvait un jour lui jouer un mauvais tour. Il fallait donc l'écarter de la scène politique et ne pas prendre le risque d'assister à sa réélection probable, du moins ne pas décourager ceux qui voulaient œuvrer en ce sens.
Revoilà l'affreux
Bob Denard, l'Homme des sales besognes, de tous les coups « foireux » jalonnant l'Afrique post-indépendante fut donc choisi pour exécuter cette tâche. Pour ce faire, il a au moins reçu le feu orange de la part des réseaux gravitant autour des relations franco-africaines. Car comment expliquer autrement qu'un homme sous contrôle judiciaire avec une interdiction de quitter le territoire ait pu très tranquillement passer à la douane une quantité impressionnante d'armes à feu et des moyens de communication sophistiqués le jour même de l'attentat dans la station de métro Saint-Michel alors que les forces de l'ordre étaient en alerte ? Toujours est-il que le coup de force a lieu à Moroni le 28 septembre 1995 aux Comores. Grâce au noyautage de l'armée comorienne par ses anciens sbires et l'entremise des militaires français censés protéger le président Djohar, les mercenaires prennent très vite le contrôle des principales artères du Pouvoir local. Seule résista héroïquement une section de soldats comoriens emmenée par la capitaine Soilihi dit Campagnard. Mais leur capitaine blessé, sans soutien, la section, dût se rendre¹. Dans une certaine improvisation, surprenante à ce stade des opérations, Bob Denard remit le pouvoir à Mohamed Taki, ancien candidat malheureux face à S.M.Djohar lors des élections présidentielles de 1990 et à Saïd Ali Kémal qui, lui, est arrivé troisième lors de ces mêmes élections présidentielles.
La France intervient
Sous la pression de la communauté internationale, la France a donné l'impression de se résoudre² à intervenir militairement par le truchement des accords de défense de 1978 liant la France et les Comores en cas d'agression extérieure. De toute façon l'ancienne puissance coloniale restait la maîtresse du jeu : son intervention ne dérangeait pas ses plans : S.M. Djohar sera tout de même évincé et elle rassura à bon compte ses partenaires africains. Pures spéculations (!) a-t-on dit dans les milieux où se traitent la politique africaine de la France. Pour faire plier, nul besoin de toute cette mise en scène, il aurait suffi de couper l'aide budgétaire accordée à ce pays. C'est justement ce qui fut fait sans pour autant donner des résultats rapides et probants. Au contraire, le président Djohar faisant contre mauvaise fortune bon cœur prit contact avec d'autres puissances, ce qui n'était franchement pas le but de la manœuvre.
Dès lors, il ne fait guère surprenant que le premier geste des militaires qui ont libéré le président Djohar a été de l'envoyer à son corps défendant « se refaire une santé » à l'île de la Réunion. En procédant de cette manière, la France ne pouvait guère masquer son implication active dans la mise sur la touche de S.M Djohar ( De ce point de vue, le rôle de la France est à rapprocher de celui des Etats-Unis dans l'éloignement du père Jean-Bernard Aristide en Haïti)
Un Etat, deux gouvernements
Pendant ce temps, son propre premier ministre, un personnage falot dont la nomination fut pourtant appuyée par l'ancien président de l'Assemblée Fédérale, s'était autoproclamé président par intérim en vertu d'une lecture abusive de l'article 27 de la constitution comorienne, en vigueur à l'époque. En fait, ce n'était guère pour devenir réellement président de la République que Caabi El Yachroutu, homme sans appareil ni fief, avait pris le pouvoir, mais pour mettre Abbas Djoussouf sur orbite pour les prochaines élections présidentielles qui allaient se découler moins de six mois plus tard.
Dès lors croyant servir son candidat, il va multiplier les maladresses et les bévues. Le président de la République est en exil forcé et contraint. Qu'il y reste ! Pis, il est déclaré « persona non grata » dans son propre pays. Sans qu'aucun texte juridique ne le prévoit, il convoque une table ronde « deus ex machina » qui décide de geler l'Assemblée fédérale de peur que cette dernière ne censure le gouvernement d'Union Nationale qu'il avait formé depuis l'ambassade de France où il avait trouvé refuge pendant le coup de force. L'économie nationale ne cessa de se dégrader et le trésor public était exsangue. Dans une lettre au gouvernement de la banque centrale des Comores datée du 23 octobre 1995, le trésorier-payeur général de la République parlera jusqu'à parler d'une « période floue où notre pays est précipité dans une phase sans loi »
La résolution de la crise
La confusion était donc totale. Cependant la combinaison de quatre événements permirent le déblocage de cette situation ubuesque.
Le premier événement sur le plan strictement chronologique, fut la nomination, le 31 octobre 1995 de Saïd Ali Mohamed comme Premier ministre « chargé de former un gouvernement d'Union Nationale en concertation avec les partis politiques du pays » en lieu et place de Caabi El Yachroutu. ( Cf. les décrets n° 95-143/PR du 31 octobre 1995 ). Comme il fallait s'y attendre, ce dernier refusa de céder sa fonction prétextant la nullité et le non-avènement juridiques des décrets du président Djohar signés à la Réunion, donc sur un territoire étranger. Les Comores ont alors le plus officiellement du monde deux gouvernements. Cependant l'un - celui de Caabi El Yachroutu- est plus officiel que l'autre en ce sens où il a la réalité du pouvoir, et l'autre - celui de Saïd Ali Mohamed -, la légitimité. Pourtant du fait même de son existence et de son installation dans l'ancien palais présidentiel, le gouvernement Saïd Ali Mohamed révèle au grand jour toute la faiblesse du gouvernement El Yachroutu, incapable aux prétentions de son rival.
Le deuxième événement, toujours sur le plan chronologique fut la médiation de le l'OUA. Celle-ci en effet échaudée par les sanglants conflits internes des pays africains, a mis en place un assez astucieux mécanisme en vue de leur « prévention, (leur) gestion, et (leur) règlement ». Aussi l'arrivée aux Comores de l'ancien secrétaire général de l'Organisation de l'union Africaine Monsieur William Etiki Mboumoi le 12 novembre 1995 allait inaugurer une série de missions de réconciliation.
Le troisième événement fut la clarification de la position de l'assemblée fédérale tiraillée entre les attentistes et les légitimistes. le parlement se positionnera finalement en faveur du gouvernement de résistance, menée par Said ali Mohamed.
Enfin, dernier événement chronologique : la tenue le 3 décembre d'une conférence dite « conférence de Paris » réunissant des poids lourds de la scène politique comorienne dont pas moins de cinq futurs candidats à la présidence de la République. Cette rencontre avait pour principal objet la préparation des futures élections présidentielles afin que celles-ci aient lieu dans la plus grande transparence. Visiblement, ces leaders politiques redoutaient la victoire du candidat Abbas Djoussouf du fait de ses contacts rapprochés avec la représentation française à Moroni.
La combinaison de ces quatre tournants aboutit à l'accord d'Antanarivo du 23 janvier 1996 qui consacra le retour du président Djohar et la tenue d'élections démocratiques sous la supervision de la communauté internationale.
Ces élections se tinrent donc le 6 et 16 mars 1996. ( Le président Djohar, las des fortes pressions exercées par l'ensemble de la classe politique et de la communauté internationale, s'était résigné, depuis son séjour forcé à l'île de la Réunion, à ne pas se représenter. ) Lors du premier tour aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés, les deux postulants arrivés en tête, Mohamed Taki (21,03% des voix) et Abbas Djoussouf (15,65%) se retrouvèrent donc au second tour. Mais l'issue finale ne faisait aucun doute, puisque sur les quinze candidats du premier tour, douze ont rallié Mohamed Taki contre un seul en faveur d'Abbas Djoussouf. Pourquoi un tel désaveu pour un candidat valeureux qui avait fait preuve de courage physique du temps des dictatures et dont le nom n'a jusqu'à ce jour jamais été mêlé aux scandales politico-financiers qui secouent trop fréquemment l'archipel ?
Quatre principales explications tenant à la fois de la stratégie et du candidat lui-même être avancées :
• Pour la première fois, la personne présentée comme le candidat de la France a été battue lors des élections présidentielles. Un tel soutien qui était auparavant un atout décisif s'est révélé être un lourd handicap.
Il faut y avoir la montée en puissance d'une certaine exaspération de la population comorienne vis-à-vis de l'ancienne métropole après l'instauration du visa d'entrée à Mayotte des comoriens des autres îles, les manœuvres de déstabilisation des mercenaires français, l'éloignement contre son gré du président Djohar à l'île de la Réunion où déjà avait été exilé le dernier sultan de la Grande-Comore, et le sentiment d'ingérence flagrante de l'ambassade de France dans le choix du président de la République.
• Abbas Djoussouf était le candidat d'une coalition d'une coalition de partis regroupés sous le vocable diminutif de FORUM. Avec d'autres représentations politiques, celui-ci avait pris part au gouvernement Caabi El Yachroutu en y détenant le portefeuille clé de ministre des finances. Cependant en raison de la grave crise économique, la détention d'un tel ministère équivalait pour l'opinion publique comorienne à la quintessence du pouvoir. Le nom d'Abbas Djoussouf fut donc accolé aux errements de la gestion du gouvernement El Yachroutu.
Le candidat Abbas Djoussouf n'a pas été non plus exempt de défauts :
• Il a mal maîtrisé sa politique de communication en effectuant notamment une sortie sur la religion. Dans un pays de confession musulmane à plus de 99%, cela a eu des effets désastreux malicieusement exploités par ses adversaires.
• Il n'a pas su contrôler les dérapages verbaux de ses troupes ni sanctionner un certain nombre de ses lieutenants coupables de graves manquements à la morale républicaine. Dès lors sa capacité à diriger les Comores d'une manière ferme et décidée a été remise en cause.
C'est donc sans surprise que le candidat dont la France se méfiait le plus, Mohamed Taki fut élu le 16 mars 1996 avec 64,29% des voix à la présidence de la République pour un mandat de cinq ans. Pour la première fois depuis l'indépendance des Comores le résultat d'une élection présidentielle pluraliste fut incontestable et surtout incontesté par l'ensemble de la classe politique comorienne. Il incombait alors au président Taki de bien gérer sa victoire et de ne pas céder aux tentations de l'autoritarisme et de l'intolérance terraux de developpement des frustrations pouvant amener à l'aventurisme et à la division. Mais ceci est une autre histoire.
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18 novembre 2006
ARTISTES COMORIENS, AVEZ-VOUS UNE ÂME POLITIQUE?
ACTE II
Les temps où l’œuvre d’art pouvait, dans son contenu même, se référer directement à une cause ou à un parti sont révolus. Aujourd’hui, par exemple, les pièces didactiques de Brecht sont lues (plutôt que jouées, d’ailleurs) comme des exercices de style et non comme des mots d’ordre politiques. À supposer qu’elles intéressent encore, elles valent par leur forme et non par leur message. Il est d’ailleurs significatif que Brecht, grand poète et grand metteur en scène, avoue dans son Journal de travail que faire du théâtre l’intéresse plus que se prononcer sur la marche du monde ou de son pays. Et il est tout aussi significatif que l’efficacité des œuvres d’art dans la modification de la conscience, puis de l’action des citoyens, ne puisse être mesurée. Cette efficacité est certainement proche de zéro – sauf à s’adresser à des convaincus, ce qui est une autre manière d’être inefficace. Il ne faut pas oublier que la consommation de l’art, si sincère qu’elle puisse être, remplit aussi une fonction cathartique qui atténue l’urgence d’une action.
Si l’on s’en tient au propos sartrien – et beaucoup d’artistes déclinant leur citoyenneté formulent une argumentation qui y ressemble –, on en conclura que l’art est engagé et politique, certes. Mais il sera difficile de trouver quelque chose qui ne le soit pas !
TO BE CONTINUED
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31 octobre 2006
ARTISTES COMORIENS, AVEZ-VOUS UNE ÂME POLITIQUE?
ACTE I
Et pourquoi l’Art et la politique comoriens , ne peuvent-ils pas former un couple passionnant et plus que passionné ? Aujourd’hui, l’art devient une vitrine de la société, d’un Etat, et d’un mode de vie. Paris est d’abord la Capitale de l’Art, comme New York, representé par le Fédéral art project Roosevelt, pour ne citer que ces deux-là.
Aujourd’hui, Lirexpress va essayer de se prononcer sur les fantasmes et la réalité du couple compliqué que forment l’art et la politique.
Lorsque, en 1948, dans Qu’est-ce que la littérature ?, Jean-Paul Sartre disserte sur l’art engagé, il conclut que l’artiste doit s’engager « parce qu’il est homme ». Cette condition fort générale renvoie non seulement à l’époque de l’immédiat après-guerre et à la philosophie existentialiste, mais aussi à une tension entre expression artistique et discours politique. À l’époque, Sartre, compagnon de route du Parti communiste français, n’en entretenait pas moins avec lui des relations orageuses, et il ne lui serait pas venu à l’idée de produire une œuvre qui aurait imposé comme conclusion expresse qu’il fallait s’inscrire au parti, ou voter pour tel ou tel candidat.
La formule sartrienne indique ainsi que l’art militant ne saurait être instrumentalisé à des fins spécifiques. Pour prendre un exemple local et actuel, on ne voit pas comment une quelconque production artistique pourrait s’impliquer dans le débat sur la répartition des compétences entre îles. En revanche, on peut imaginer qu’un ensemble d’artistes, tels les peintres, les dramaturges, les danseurs ou musiciens travaillant avec les instances concernées par un projet défini aura quelque chose à dire, politiquement et scéniquement, sur le sujet, sans se mêler des querelles politiques inter îles….
TO BE CONTINUED....
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18 octobre 2006
Un petit extrait pour Iliki
Mze Mlamali Mapessa, grand notable cinq étoiles, avait aussi entendu les zifafa depuis une chambre dans laquelle il s’acquittait de ses prières matinales. C’était un homme teigneux, à la verve ténébreuse, et d’une bouffissure désolante à cause de la viande de tortue qu’il mangeait pendant chaque week-end. Il ne dormait jamais sans son kandu* de Tranganyika* qui laissait apparaître son embonpoint inassouvi. Quand il vit sa femme devant la fenêtre encore ingambe et sans caguer, il ne put s’empêcher de lui confier :
« Ils nous ont volé notre fête, n’est-ce pas ? »
- Ils n’auront pas nos bienfaits, ils auront un mariage médiocre, et tant pis pour le neveu.
Le notable cinq étoiles approuva de la tête les dires de sa femme. Mais en réalité, il se sentait très heureux d’avoir économisé une partie de sa richesse qui était réservé au neveu de sa femme si celui-ci avait daigné accepter l’offre de sa tante de le marier à la fille d’un notable cinq étoiles. La maladie de sa femme couvrait ses nombreuses absences dans les diverses manifestations nuptiales auxquelles un homme de son rang se devait d’y honorer. Il prit Maliza dans ses bras, l’embrassa sur le front et lui chuchota :
- Un prétendant s’est présenté à moi et m’a demandé la main de notre Hawa.
- Depuis quand acceptes-tu les bâtards dans notre maison ?
- Le fils de Mze Wali Wa Siyasa n’est pas un bâtard…
- Mze Wali Wa Siyasa est un notable deux étoiles. Trouve mieux pour ma fille unique sinon rien.
La Béït-el-mahaba* jouxtait le Pakebo*, un grand bâtiment inachevé dont le propriétaire, un septuagénaire, retraité d’une compagnie maritime française, avait abandonné au profit de visiteurs inopinés, en choisissant de mourir en Métropole. Attirés par les chants des banatis, les squatters du Pakebo, alléchés par les parfums de poulets grillés et autres mets succulents, étaient sortis sur la grande véranda qui donnait sur le grand jardin de la Béït-el-mahaba et reprenaient dans une cacophonie sarcastique le refrain des chansons andanesques. Un d’eux, d’une voix amicale, demanda à une passante, la raison de toutes ces explosions de joies et elle leur confirma leurs pensées. Les Mlamali avait trouvé un preneur pour leur fille. C’était-là les préparatifs pour une grande fête à l’occasion des fiançailles de leur unique fille.
« Mais quel âge a-t-elle, la fille de Mlamali Mapessa, demanda un squatter ?
- Le même âge que ta sœur, répondit un autre squatter.
- Mais quel âge a ma sœur, rétorqua le premier squatter avant de s’engouffrer à l’intérieur du Pakebo ? »
Le Pakebo, une merveille de construction nouvelle, avait été l’orgueil du village. Objet de curiosité, les habitants des localités environnantes se déplaçaient pour contempler ce que l’époque considérait déjà comme miracle. Une maison en forme de bateau que les curieux baptisèrent Pakebo. A présent, elle tombait en ruine et ressemblait à un grand cimetière couvert à cause des chambres resserrées et vides et de l’atmosphère lugubre qui y régnait. Il y avait une dizaine de chambres, elles se ressemblaient toutes, et un grand salon qui pouvait abriter une centaine d’invités. Le sol du salon, de marbre en damier, avait été dénudé par les rôdeurs et seule une portière avait résisté aux pilleurs. C’était celle de la grande cour. Elle avait survécu aux vandales parce que ces derniers ne pouvaient pas l’enlever. Un énorme portail en métal importé de Marseille. Les pièces épargnées par l’usure du temps avaient gardé leur fraîcheur malgré les nombreuses années qu’elles étaient restées inhabitées. Pourquoi le navigateur avait-il fait construire une gigantesque maison de dix chambres, lui qui n’avait ni femme ni enfants ? En période de fêtes au village, ces lieux funèbres étaient transformés en sérail, lieu de rencontres organisées ou fortuites, où l’on s’adonnait à de sodomies macabres, de fornications intempestives. Entre chèvres errantes et vagabonds saoulés aux ntibes qui y trouvaient refuge à la nuit tombée, s’introduisaient quelques gens de la haute sphère, et quelques billets de banque suffisaient à bâillonner les bouches rapporteuses. Seules les émanations des lampes-pétroles vinrent atténuer l’insoutenable remugle de luxures et de souillures. Le grand écriteau sur lequel on pouvait lire ceci : « Bienvenus chez le bienheureux » témoignait de ce qui restait des ambitions du navigateur du Pakebo.
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02 octobre 2006
Extrait d'un futur roman
C’était chose courante que les boucs errants, ces hommes assoiffés de sexe, engrossassent des jeunes filles innocentes au cours d’une de ces virées nocturnes ou se disputaient aux jeunes adonis les effluves d’une nymphe éplorée, et plus courante encore en période d’abondances nuptiales et de festins andanesques*, quand la horde des je-viens, qui fuyait les corvées métropolitaines, atterrissaient sur Ngazidja. Trois, six voire dix grossesses juvéniles en une nuit de fête ne troublaient le sommeil de personne, et moins encore la grossesse naissante comme celle de Hawa, à peine contractée, dans un recoin d’une ruelle malfamée, sous l’œil résigné de Zena-Mpambé. La servante qui était, donc, habituée aux frasques charnelles de sa protégée, ne s’en tracassa pas la tête, et comme pour la rassurer, elle lui fit boire une potion de sa fabrication, qui avait selon elle des vertus contraceptives, et ensemble, elles s’en allèrent s’adonner aux jouissances du twarab de son cousin qui réalisait son grand-mariage.
Maliza Mlamali, la mère de Hawa et l’épouse andanesque de Mlamali Mapessa, avait été victime d’une thrombose pulmonaire. C’était une redoutable négociatrice matrimoniale, issue de l’aristocratie locale, enjôleuse, forte personnalité au franc parlé, crainte de ses semblables, aussi de ses amants, gérante du trésor nuptial des femmes notables de Kodoni, elle avait bâti sa fortune sur les nombreuses noces auxquelles elle avait participé en qualité de trésorière de l’association mabanatil kodoniya*. Sa fortune personnelle s’élevait à des nombreux troupeaux de vaches, trois magasins, respectivement, d’alimentation générale, de pacotille et d’articles artisanaux. Mais voilà que la sirène des arènes jubilatoires, jadis resplendissante dans son saré na asubahiya*, celle qui égayait par sa voix rutilante de verve andanesque, une assistance vouée à son charme, n’était qu’une silhouette humaine, trahie par la maladie. Son aura de diva nuptiale éteinte, son enthousiasme légendaire évanoui, elle toussait, crachait de la bile, ses traits de reine nuptiale n’étaient plus qu’un visage décharné pareil à celui d’un gréviste de la faim, à son vingtième jours d’abstinence. Quand elle ne vomissait pas, elle confiait aux latrines les maigres commissions bannies par son estomac. Mais elle avait gardé toujours son franc parlé, même dans son lit d'expirant, ses semblables lui témoignèrent de la crainte.
Elle venait de déféquer du sang quand Zena-Mpambé et Hawa revinrent du twarab. La servante ne lui toucha mot de la courte fugue de sa protégée. Cela pouvait aggraver la situation, en revanche, elle lui décrivit des scènes minutieusement observées, l’étonnante prestation de son hirimu*, clan des wana badurwa*, l’arrivée des bwana* et bibi harusi*, insista sur la beauté subliminale de la mariée dont l’apparition établit un nouveau record de youyous et de zigelegele*, détenu jusqu’à ce soir-là, par Maliza Mlamali. On lui pressentit l’obtention de la dot jamais accordée à une nymphe à Kodoni.
« Qu’elle fut belle et rayonnante, comme on le dit, et si elle était chaste et sincère, elle pouvait prétendre aux richesses de mon neveu », lança Maliza. Mais qu’on eût pensé que sa famille allait offrir à une nymphe de seconde zone une dot faramineuse lui paraissait prétentieuse et surréaliste, eût-elle été la sosie de Maliza Mlamali.
- On dit de votre neveu qu’il en est éperdument amoureux, et qu’il compte lui verser deux lingots d’or, une audace jamais réalisée à Kodoni.
- Cette fille n’a pas été choisie ni acceptée par notre famille, par conséquent, elle ne peut pas obtenir notre entière bénédiction. Et aucune nymphe, exceptée ma chère Hawa, ne vaut deux milles pawunis*. En plus d’être la plus belle des créatures, faut-il qu’elle n’ait jamais couché avec un homme avant son mariage.
De renommée régionale, nul ne s’était montré virtuose que Maliza Mlamali dans le commerce andanesque, et elle avait compris que si la rumeur lançait de telles supputations pécuniaires, c’était pour réveiller l’orgueil des Mlamali, froissé par l’attitude irrévérencieuse de leur neveu qui, au lieu d’accepter la femme que Maliza lui avait proposée, avait décidé d’écouter son cœur. Ces nouvelles fraîches, apportées par sa servante, l’occupaient lorsqu’elle entendit les roulements de tam-tam des zifafa et les chants des convives qui accompagnaient le marié dans sa nouvelle demeure conjugale. Elle se leva péniblement de son lit, aidée par sa servante qui lui tenait la hanche, se dirigea vers la fenêtre voir le passage du défilé nuptial.
Patrice Ahmed ABDALLAH
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