18 août 2007
Entretien avec un juge
ENTRETIEN AVEC OUSSOUF ALI DJAE, Premier substitut du Procureur :
" Dans l'immédiat le code pénal comorien doit absolument faire l'objet d'une reforme en profondeur et créer dans les meilleurs délais un code de procédure pénale. "
Ikonidjabal.info : Comment qualifiez-vous aujourd'hui l'état de la justice dans notre pays?
Oussouf Ali Djaé : A ce jour il est sincèrement délicat d'attribuer un qualificatif juste de l'état de la justice de notre pays. Cependant, nous avons une justice qui veut acquérir tant bien que mal son indépendance vis à vis de l'exécutif. C'est un combat pour lequel tout magistrat en exercice s'approprie pour mieux s'affirmer dans l'exercice quotidien de sa fonction. Par ailleurs, c'est une justice en mal de ressources humaines. En effet, il existe une vingtaine de magistrats en fonction (actuellement 5 magistrats sont suspendus) ce qui handicape énormément le court normal des audiences en première instance et en appel. Une justice en manque des moyens matériels bureautiques et autres. Le palais de justice date de la période coloniale ce qui fait que des magistrats sont obligés de se partager le ou les bureaux, et une seule salle d'audience utilisée conjointement par la cour d'appel et le tribunal de première instance.
Ikonidjabal.info :Quelles sont les lois qu'il faudra abroger ou amender rapidement?
Oussouf Ali Djaé : La plupart des lois en vigueur sont issues de la législation de la période coloniale. En effet, dans l'immédiat le code pénal comorien doit absolument faire l'objet d'une reforme en profondeur et créer dans les meilleurs délais un code de procédure pénale. Revoir la législation en matière des droits des affaires. L'Etat comorien doit surtout pour toute reforme de sa législation prendre en compte les conventions internationales ratifiées et signées.
Ikonidjabal.info : A propos de détention préventive, qu'en est-il aujourd'hui des cadres incarcérés ?
Oussouf Ali Djaé : La détention préventive est prévue par la loi. Les cadres sont en détention préventive en vertu d'une ordonnance du juge d'instruction. Il revient à ce dernier de les maintenir ou non en détention et à défaut en cas d'appel par la chambre d'accusation.
Ikonidjabal.info : En cas d'erreur judiciaire, les lois que prévoit notre Constitution sont-elles «justes» pour réparer les préjudices ?
Oussouf Ali Djaé : À ma connaissance en cas d'erreur judiciaire, malheureusement, il n'y a rien qui prévoit la réparation des préjudices.
Ikonidjabal.info : La justice et la presse sont en conflit ouvert. Quelle est votre analyse et votre appréciation à ce sujet ?
Oussouf Ali Djaé : En effet il existe des conflits entre la justice et la presse. Pour ma part, je respecte la liberté de la presse, et cela sous-entend que cette dernière pour sa part doit observer les limites tolérées par le code de la presse.
Ikonidjabal.info : Depuis l'instauration de la démocratie par le président Djohar, les droits du citoyen ont-ils progressé aux Comores?
Oussouf Ali Djaé : Personnellement je pense que les droits du citoyen ont nettement progressé. Mais ceci, évidemment, varie à ce jour, en fonction de l'île dans laquelle on s'y trouve.
Ikonidjabal.info : Quel bilan faites-vous du mandat du Colonel Azali, à la tête de l'Etat comorien, en matière de justice ?
Oussouf Ali Djaé : Personnellement, en général quelque soit le chef de l'état la justice est toujours un instrument aux mains des politiques. Cependant dans la période du Colonel AZALI les salaires des magistrats ont été améliorés. Des greffiers ont été recrutés ce qui a amélioré les conditions de travail des magistrats.
Entretien recueilli par Karibahari
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20 novembre 2006
Et si on repensait la société !
Entretien avec M'SA ALI Djamal, sociologue, auteur en 2004 d’un premier livre intitulé La dynamique de l'Histoire aux éditions Les Belles Pages. Il est le rédacteur en chef du journal Kweli Le Magazine des Comores, et responsable de l'Association de La Lune. A l’occasion de la sortie de son livre, Luttes de pouvoir aux Comores, édité chez les éditions de la lune, prévue le 25 Novembre 2006, il a accepté de répondre à nos questions.
« Pour pouvoir défaire ce que le monde social a fait suppose une action collective capable de politiser, à titre d’exemple, l’échec scolaire, la prostitution, le chômage. »
On sait que la sociologie est une science qui dérange, dans ce sens qu’elle dévoile ce qui est caché, notamment lorsqu’il s’agit, par exemple, dans votre livre, de porter à nu des mécanismes ou des pratiques qui contredisent trop ouvertement le credo intellectuel, n’avez-vous pas peur d’être taxé de mener un travail de dénonciation au lieu de vous contenter d’enregistrer et de ratifier des apparences ?
L’une des choses qu’on ne pardonne pas à la sociologie, comme aux praticiens de sciences sociales, c’est qu’elle soumet à l’examen toutes les autres sciences, elle dévoile ce qui est voilé, tout ce qui fonctionne sur le mode de « cela va de soi. » Particulièrement dérangeante et agressive qu’elle constitue ses objets d’étude dans des terrains brûlants, mouvants, vivants dotés d’enjeux de luttes, de domination méconnue comme telle donc reconnue par ceux qui en sont victimes. La sociologie et son travail de dévoilement rencontrent beaucoup de résistance de ceux qui ont intérêt à ce que le monde social ne soit découvert, et qui lancent parfois des anathèmes au travail sociologique et qualifient de dénonciation tout exercice d’énonciation ou bien considèrent une analyse de l’idéologie comme une idéologie.
Mais la sociologie ne rencontre pas cette résistance uniquement dans des lieux communs de domination à fort capital économique ou politique, elle la trouve dans le monde intellectuel, donc dans son propre champ dans lequel les professionnels, les producteurs du discours sur le monde social considèrent leur engagement comme une action libre, de pur désintéressement, ce qui permet à beaucoup d’intellectuels de vivre leurs malaises de leurs contradictions. Quand le praticien des sciences sociales vient restituer dans leur engagement, à leur adhésion, par exemple au champ coutumier, ou tout simplement dans leur prise de position, un intérêt spécifique, l’on voit de partout crier à l’impérialisme sociologique, à l’arrogance de « l’analyste-roi. » Ceci est beaucoup plus vrai que quand on touche des lieux hautement protégés dont la clé est réservée aux seuls initiés. La violence qui surgit quand on détaille au plus près les structures de l’espace, des choses d’apparence moins importantes mais tellement infimes qu’elles révèlent la vérité de leurs pratiques, témoigne que tout travail sociologique constitue une menace contre des intérêts de certaines catégories, et en cela elle dérange parce qu’elle dit ce que les gens n’ont pas envie qu’on dise « le dire vrai », selon l’expression de Foucault, sur le monde social. Allez dire par exemple, qu’il y a une corrélation probable entre l’échec scolaire et l’adhésion au champ coutumier dans des familles comoriennes fortement coutumisées en France, ou une corrélation entre la délégation du pouvoir et la dépossession des masses, vous allez voir, la réaction ne saurait attendre ….
Pensez-vous, aujourd’hui, avec toutes les luttes de pouvoir que connaît le pays, entre ceux que vous nommez notables politiques, notables traditionnels et politiques professionnels, que la sociologie peut-elle être nécessaire, pour mieux cerner le caractère contraignant des faits sociaux et mettre à jour comment l’individu (vous utilisez le terme bourdieusien d’agent) pouvait se créer des espaces de liberté envers ces contraintes ?
Le monde politique fonctionne tel que pour avoir quelques chances de se faire entendre, surtout quand on est de fractions dominées, ou quand on veut manifester son individualité dans l’action politique ou militante, on doit céder une partie de sa propre liberté à un parti, à un appareil pour tirer sa force. C'est-à-dire qu’un individu, ou un groupe d’individus alors faiblement pourvu d’instruments de lutte qui se trouve en rapport de force avec une catégorie politiquement dominante, et qui se veut, pour parler comme Pierre Bourdieu « échapper à l’aliénation politique doit risquer l’aliénation politique » en se dépossédant d’une partie de son pouvoir au profit d’un groupe représenté par un porte parole qui dépossède lui-même le groupe.
Cette délégation, acte par lequel une personne donne son pouvoir à une autre personne pour parler à sa place, agir à sa place, à signer à sa place, pour défendre ses intérêts, pour sortir, comme disait Sartre, de l’existence sérielle à une existence collective dotée d’une force agissante, il n’est d’autre voie que de passer par des délégués. Mais ce transfert de pouvoir d’un mandant à un mandataire arrive dans une phase que celui-ci s’autoconsacre en transformant l’acte de délégation en chèque en blanc, à agir à l’insu des mandants. De là s’opère une coupure entre les mandants et les mandataires non pas simplement dans leur discours, mais aussi dans leur manière d’être, leur style de vie, leur héxis corporel, leur rapport au langage, tous ces faits et gestes qui constituent l’identité et la représentation du groupe. La renotabilisation des notables professionnalisés qui a été à l’origine de la désobjectivation de leur groupe ou la distanciation des politiques professionnels (Azali et son équipe) avec les classes populaires en est un exemple éclairant quant à la délégation absolue des délégués.
Ainsi, pour qu’il y ait un espace possible des libertés de la part des individus qui délèguent, il faudrait qu’il y ait un contrôle des délégués que les citoyens agissent à côté de délégué et parfois même contre eux, mais ce travail nécessite que le citoyen s’approprie les instruments de connaissance que peuvent l’offrir les sciences sociales pour être mieux armé dans cet univers armé.
Êtes-vous sceptique ou confiant sur la possibilité réelle de parvenir à une transformation de la société comorienne par une meilleure connaissance des mécanismes qui la régissent ?
Vous savez, je pense qu’une des conditions d’une libération, ou de transformation de la société pour plus de moins d’injustices, d’inégalités sociales, passe par la libération cognitive, et donc par la connaissance des mécanismes et des conditions de productions cultuelles, de savoir ce qu’il en est de la culture, de la coutume, de la religion et de la politique. Cette libération cognitive est au principe d’un possible déplacement de la conscience en soi à une conscience pour soi. Mais il ne suffit pas que les classes dominées, les catégories défavorisées, notamment, les paysans, les femmes, les ouvriers prennent conscience de leur propre malheur, de leur identité pour passer à la lutte – à une conscience pour soi- donc de construire un discours de conflit, de revendication. Cela demande qu’elles soient armées de savoir, parce qu’il ne suffit pas que les agents sociaux prennent conscience de leur cause qu’ils peuvent se mobiliser. Pour pouvoir défaire ce que le monde social a fait suppose une action collective capable de politiser, à titre d’exemple, l’échec scolaire, la prostitution, le chômage. Et l’efficacité de cette révolution ne passe pas uniquement par la parole prononcée, puisse-t-elle être savante, elle trouve sa force par la proximité des professionnels de la parole et les représentés, à travers les mêmes fréquentations, les mêmes styles de vie, le mode vestimentaire, de ce fait, par la construction d’un discours de luttes et des pratiques fondés sur et dans une communauté d’habitus. Cela étant, dévoiler les mécanismes et les rapports de force, en est un, pour la transformation de la société, agir en collectif, en fondant des associations de consommation, des syndicats au sein de chaque entreprise privée et publique en est deux, mais à condition seulement qu’on limite le pouvoir de la délégation par le contrôle des délégués.
Pour en venir à vos thèses sur les politiques, les notables et intellectuels, voyez-vous dans leurs luttes incessantes pour le pouvoir, une forme de résistance aux développements des Comores ?
Les luttes en tant que telles ne posent pas en elles-mêmes problème parce que lorsqu’il y a luttes, il y a de l’espoir, quand il y a de l’espoir, on créera l’histoire. Par contre, ce qui est problématique, c’est la façon et les moyens par lesquels on lutte, faut-il se demander au nom de quoi on lutte et pourquoi on lutte …
Il y a deux manières de faire entendre sa voix : le modèle cynique et le modèle clinique. Le premier est très dangereux parce qu’il déconstruit les règles tacites de concurrence, de militantisme et d’action politique, par là enfreint le progrès humain. C’est pour cela qu’il y a urgence d’imposer les façons de mener un combat, de trouver sa place dans la société par un dialogue réglé, que tous les coups ne soient pas permis. Si on arrive à faire en sorte que celui qui fait l’économie du travail argumentaire en mobilisant la rumeur, le mensonge, les ragots pourrait lui être suicidaire, on fera autant pour le développement du pays. Encore faut-il que dans cette lutte les dominants n’écrasent pas les dominés. C’est le pari à relever pour l’avenir de notre pays dans lequel il est difficile de voir deux adversaires travailler ensemble sans se jouer des coups parfois les plus cyniques
Pouvez-vous être optimiste lorsque vous regardez les événements politiques comoriens actuels ?
C’est très difficile en ce moment parce que, la situation actuelle me paraît intelligible, illisible. On croyait qu’avec l’arrivée de jeunes technocrates, que j’appelle politiques professionnels, une autre façon de faire de la politique allait être inaugurée. Si les professionnels se caractérisent par leurs propriétés culturelles, leurs compétences techniques, on a l’impression qu’ils ne s’en servent pas beaucoup ou ne veulent pas s’en servir. A ma connaissance, beaucoup des rapports sur l’inégalité des chances, sur les inégalités sociales et scolaires, sur la trappe au chômage, sur la délinquance, sur la gestion et l’autorité de l’Etat sont à refaire. L’Etat est faible beaucoup plus qu’il n’a jamais été pendant les régimes précédents, il est quasiment absent en Anjouan en terme de souveraineté, et défaillant partout en terme de service public. Du coup, les citoyens ont du mal à s’identifier à la communauté politique de l’ensemble comorien. Et ce sentiment d’indentification qui est au principe de la défaillance de l‘Etat à accomplir sa mission semble s’éroder. La confiance des citoyens à l’égard de l’Etat est en panne parce que l’Etat ne fait rien pour imposer son autorité. Et comment pouvait-il gagner la confiance de la population alors que les fonctionnaires, symbole et image de l’Etat, notamment les gendarmes, les instituteurs, portent des tenues sans convenance, les institutions sont délabrées et les inégalités s’accentuent ?
Dans les villages, le citoyen de base voit gérer sa communauté locale par des notables et des liens personnels se nouent et ouvrent la voie à la corruption. Un ami journaliste m’a confié qu’un conflit entre le président actuel et le vice-président sur le mode de nomination ou d’affectation, fait rage au sein de l’Union. Ce sont des problèmes peut être minimes mais inquiétants pour une société en quête de démocratie. Comment ne pas s’indigner quand on voit, et même à l’université, des personnes licenciées non par incompétence spécifique liée à leur poste mais parce qu’ils n’ont pas des liens d’affinité avec les autorités…C’est très inquiétant
Propos recueillis par LirExpress.
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16 octobre 2006
La langue comorienne
Entretien avec SAÏD Soilihi, linguiste et spécialiste de la langue comorienne.
« La langue comorienne est un moyen très efficace pour former cette population active comme c’est le cas dans plusieurs pays où la langue maternelle participe au développement économique et social par la formation dans les petits métiers. »
LIREXPRESS : L'objectif de vos travaux de thèses de doctorat est la conception d’un outil linguistique permettant l’enseignement et l’apprentissage de la langue comorienne aux comoriens.
Saïd Soilihi :L’intitulé de mon sujet de thèse doctorale « la langue française dans l’archipel des Comores : Statut, Usages et Pratiques de la langue » avait 2 aspects fondamentaux : évaluer le niveau du français, première langue officielle aux Comores mais aussi tester si une séparation politique des îles peut entraîner des divergences culturelles entre elles.
LIREXPRESS : Comment est né l’idée de créer cet outil d’apprentissage de la langue ?
Saïd Soilihi :Au cours de mes entretiens aux Comores avec des personnes des différentes catégories sociales, j’ai vite compris que le français est une langue de promotion sociale pour une minorité des gens ayant été scolarisés mais aussi une langue d’exclusion totale pour ceux n’ayant pas eu la chance de s’instruire à l’école des Toubabs et qui constituent les forces vives de la nation, exclues de toutes décisions du pays. J’ai conclu que étudier le comorien peut renverser la tendance.
LIREXPRESS : En ce moment sur quoi travaillez-vous ?
Saïd Soilihi :J’ai plusieurs travaux en chantier et dont certains attendent des opportunités pour être édités :
- Un manuel sur « la pratique de la conjugaison » en bilingue (comorien / français). Il s’agit d’une sélection d’un nombre important des verbes conjugués à presque tous les temps en français et en comorien. (Publication courant novembre 2006)
- Un manuel scolaire de niveau collège « J’apprends le comorien, parler shingazidja » qui traite de la littérature, de la structure grammaticale, du lexique et de la conjugaison. Nous avons sélectionné des thèmes culturels, sociaux et d’histoires et avons constitué des petits textes dans lesquels nous avons extrait les mots de vocabulaire, un point de grammaire que nous avons expliqué. Nous avons aussi étudié le texte d’une façon littéraire de la même manière qu’en français. Nous avons également mis au point des exercices d’application après chaque leçon.
- Un manuel scolaire de niveau primaire » enseignement du shingazidja au primaire ».
- Un dictionnaire des verbes (comorien / français) « étude lexicale des verbes du shingazidja ».
- Un document médical en bilingue « Communiquer en comorien avec des patients comoriens » qui traite 33 maladies fréquentes. Ce document est destiné aux médecins ayant des patients comoriens ne parlant pas français.
- Des cours par correspondance de 30 chapitres ( CD et document) sous forme de module de 5 leçons.
- Un recueil littéraire « Recherche et étude contextuelle des proverbes comoriens » de Ngazidja
LIREXPRESS : Est-ce que l’Etat comorien s'intéresse à vos travaux ?
Saïd Soilihi :Plusieurs personnalités importantes des gouvernements de l’île autonome de Ngazidja et de l’union ont pris connaissance de mes travaux et de l’enseignement que je dispense à Marseille. Seulement aucune réaction de leur part. Je me suis adressé à l’inspection académique de Marseille pour soumettre un projet sur l’enseignement du comorien dans les écoles à forte concentration d’enfants comoriens, et en réponse, « il faut que le gouvernement comorien fasse la demande une fois qu’il n’existe pas une convention dans ce sens entre les deux gouvernements. J’ai adressé le message au gouvernement de l’île autonome de Ngazidja du fait que je travaille sur le parlé de l’île mais encore une fois, aucune réaction de leur part.
LIREXPRESS : Que peut apporter la langue comorienne dans la vie quotidienne des gens et dans l’administration comorienne?
Saïd Soilihi :1. On ne peut pas parler de développement durable sans la participation effective des populations des couches inférieures analphabètes (artisans, ouvriers, pêcheurs et paysans) en marge des grandes décisions du pays. La langue comorienne est un moyen très efficace pour former cette population active comme c’est le cas dans plusieurs pays où la langue maternelle participe au développement économique et social par la formation dans les petits métiers. Une formation des formateurs par spécialité est une première étape nécessaire pour assurer cette formation. Il s’agit ici de recenser des cadres ayant fait des formations à l’étranger en mécanique, plomberie, bâtiment, électricité etc. et leur dispenser une formation en comorien et à leur tour, assurer la formation en comorien à la maison de l’artisanat. Après formation, ils seront en mesure de monter leur projet en comorien, faire leurs rapports et bilan. Il revient alors au gouvernement de leur accorder un statut en créant une chambre de métiers.
Je prends l’exemple des pêcheurs qui, depuis des années, se perdent en mer pour la seule raison qu’ils ne maîtrisent pas leur nouvel outil de travail ( la vedette). Le jour où on organisera une formation en comorien sur les embarcations motorisées, ils seront épargnés du danger permanent de la mer.
2. Le comorien peut être un moyen pour rehausser le niveau bas en français aux Comores. Un enfant francophone ne maîtrisant pas le fonctionnement de la phrase de sa langue maternelle a des difficultés de comprendre la structure de la phrase française. Je suis convaincu que si le comorien est introduit dans les programmes scolaires, le niveau en français serait rehaussé. C’est un des points que j’ai proposés dans ma thèse pour apporter une solution aux difficultés qu’ont les enfants en français.
3. Actuellement il est difficile de prôner toute utilisation de cette langue dans l’administration vu la place qu’occupe le français, première langue officielle aux Comores. Ce qu’il faut savoir c’est le fait que le comorien est déclaré langue nationale officielle sans aucun apport au développement du pays. Il faut alors lui donner la place qui est la sienne dans cette société à tradition orale.
LIREXPRESS : Quelles sont les applications d’un tel outil linguistique dans la vie quotidienne que les gens ne soupçonnent pas?
Saïd Soilihi :Le comorien est une langue scientifique comme les autres. Il s’enseigne sans difficultés. Elle a sa structure grammaticale, son vocabulaire et sa conjugaison. Elle peut alors apporter énormément aux Comoriens. Lire et écrire leur langue. Jusqu’alors le français a la main mise dans toutes les activités du pays. Personne n’a jamais pensé que notre langue peut devenir un outil de développement. Il peut l’être si les autorités donnent les moyens aux chercheurs dans le domaine pour prouver son utilité. Le comorien peut être un moyen efficace d’alphabétisation facile une fois que les milliers des Comoriens ayant suivi une alphabétisation en français n’ont pas résolu leurs difficultés quotidiennes.
LIREXPRESS : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez?
Saïd Soilihi :Financiers pour organiser des déplacements aux Comores pour mener des enquêtes auprès des personnes de différentes régions de la grande Comore, pour obtenir les subtilités linguistiques de chaque région, le mangue d’une bibliographie importante sur le comorien. Le gros du travail est à la base d’une étude analytique des corpus oraux que j’ai transcris après enregistrement.
LIREXPRESS: Et d'un point de vue plus global, la langue comorienne dans l’enseignement général est-elle compatible avec l'évolution de notre société?
Saïd Soilihi :Tout dépend de quelle évolution. Si évolution existe, la majorité de la population ne la sent pas. Car les 31 années d’indépendance dans la misère, la balkanisation de l’archipel, le désespoir laissent une mauvaise image quant à l’évolution de notre société. En tout cas, toute langue est compatible à l’évolution d’une société si elle est normée et prise en considération par les autorités du pays. Personnellement, je considère que le comorien à l’école favorisera certes l’épanouissement intellectuel des enfants, longtemps soumis à une littérature orale qu’ils ne maîtrisent pas et qui ne leur apporte pas la connaissance universelle.
Le manque d’un programme d’enseignement du comorien dans les écoles comoriennes constitue un handicap aux petits de comprendre leur environnement culturel immédiat. Cet handicap se sent immédiatement chez les enfants qui viennent en France. Ils rejettent les origines et veulent s’assimiler. Ils se francisent pour la seule raison qu’ils ont vécu dans une société dans laquelle rien n’est acquis scientifiquement mais vécu.
Au contraire l’introduction du comorien dans les écoles favorisera cette évolution. L’enfant peut apprendre sa langue, sa littérature, sa culture, son histoire, sa géographie et le fonctionnement de sa société. Les proverbes comoriens constitueront des bons sujets de dissertation pour amener les jeunes à maîtriser leur littérature orale et développer se capacités intellectuelles. « Utsaha sha mvuvuni unyama » Que renferme ce proverbe ? Littéralement, « celui qui veut prendre quelque chose sous le lit doit se pencher ». Trama tsilo bowendza manyo. Je vous laisse réfléchir et trouver le rapport du proverbe avec la vie quotidienne.
LIREXPRESS : Dans un avenir lointain, quelles seront les possibilités ouvertes par vos travaux linguistiques?
Saïd Soilihi :D’abord apporter à mon pays un outil linguistique de développement au service de tous, écrire la constitution, l’histoire, la géographie et autres en comorien ; Editer les œuvres que j’aurais écrits et j’en passe
Propos recueillis par LIREXPRESS.
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07 octobre 2006
Un auteur qui dérange
Pauvres Comores
Ibrahim Barwane
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Ibrahim Barwane réinvente le théâtre politique : « J’ai choisi l’autodérision comme moyen d’expression car elle permet d’aborder des sérieux problèmes sous forme de fou rire et de la moquerie »
LIREXPRESS : Comment vous est venue l'idée de «Pauvres Comores» ?
I. Barwane : L’idée d’écrire « Pauvres Comores ! » existait dans ma démarche depuis mon jeune âge, j’ai toujours été révolté et choqué par la corruption institutionnalisée, le vol légitimé, et d’une manière générale, les paradoxes de la société. Déjà, en 1997, j’ai posé le premier jalon de « Pauvres Comores » en mettant sur scène, en version comorienne, « Mwana Ngolilo hurende dje ? »(Enfant, pourquoi pleures-tu ?). C’est un vrai pamphlet qui montre plusieurs aspects du sous développement comorien, notamment le paraître qui tue l’être, l’inconscience populaire et l’état d’esprit complice et complaisant du pseudo élite comorienne.
LIREXPRESS : Quelle est l’histoire du spectacle Pauvres Comores ? C’est une pièce dont le projet était clair au départ ou qui s’est constituée progressivement ?
I. Barwane : L’histoire de « Pauvres Comores ! » est une synthèse de la situation politique, économique et socioculturelle des Comores depuis la création de cet archipel à nos jours. Je parle, sans complaisance, de l’histoire des Comores, mais sous un angle tragi-comique (j’en parle comme Felag, l’humoriste algérien). « Pauvres Comores » est avant tout une mise au point du psychodrame comorien, c’est-à-dire les torts et les travers d’une société en décadence (« la comorosité »).
Le projet de « Pauvres Comores » était clair au départ, car j’ai vécu des événements douloureux aux Comores, notamment la période des mercenaires, les coups d’états perpétuels et la privation des droits fondamentaux de l’Homme. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai la chance de faire la connaissance des comédiens, des chercheurs et d’autres personnes d’horizons différents qui m’ont donné envie d’écrire et de jouer. Grâce à leur sens critique, à leur dévouement et à leur générosité, j’ai pu me mettre à écrire progressivement « Pauvres Comores !» et à la jouer.
LIREXPRESS : Pensez-vous changer Les Comores par le théâtre ?
I. Barwane :Bien sûr, le théâtre est un moyen colossal pour la transformation de toute société, car, il permet de s’attaquer, sous l’angle tragi-comique, aux maux dont souffrent des pays pauvres comme les Comores. Je pense à la critique du théâtre de Molière sur l’absolutisme royal en France. Je dirai même que le théâtre est moyen pédagogique de soulever quelques problèmes qui rongent nos sociétés.
LIREXPRESS : Vous avez joué dans de nombreuses pièces de théâtre dont Parcours. Vous avez écrit et joué Pauvres Comores. Quelle place prend l’écriture dans votre activité ?
I .Barwane : L’écriture occupe une place centrale dans toutes mes activités culturelles et artistiques, car je suis issu d’une société à tradition orale. J’estime qu’il est grand temps que des sociétés comme la mienne puissent entrer dans la tradition écrite. Celle-ci permettra aux générations futures d’appréhender, avec lucidité, l’histoire de leurs pays
LIREXPRESS : Pourquoi avoir choisi la dérision ?
I. Barwane : J’ai choisi l’autodérision comme moyen d’expression car elle permet d’aborder des sérieux problèmes sous forme de fou rire et de la moquerie. Et Léautaud résume bien ma pensée: « Il y a le vrai théâtre, l’étude des mœurs, la peinture des caractères, la satire des
tares et des travers humains, ce grand théâtre comique ».
LIREXPRESS : Vous avez inventé les mots "comorianité" et "comorosité", pouvez-vous nous en dire plus ?
I. Barwane : La « comorianité »et la « comorosité » m’inspirent beaucoup de choses vu que je fais des études de doctorat d’anthropologie à l’Université de Paris VIII. Elles portent sur les « rapports qui existent entre les religieux, les politiques et les notables à la Grande Comore ». Donc, j’ai des petites idées sur la comorianité. La « comorianité » est par excellence la façon de vivre et de raisonner des Comoriens. C’est une notion complexe et vaste qui implique à la fois les paradoxes et la confusion entre tradition, religion et politique.
Pour la « comorosité », c’est un mot que j’avais prononcé lors de mon one man show (Parcours) à l’Alliance Franco-comorienne, en 2002. Depuis, ce mot est devenu un concept qui définit le mal comorien, notamment la société de façade (j’entends par-là l’hypocrisie de certains religieux, notables et autorités politiques), les dépenses ostentatoires lors des grands mariages (c’est le point sur lequel le paraître apparaît beaucoup plus que l’être), les cadres en bois(gens instruits qui obéissent aveuglement aux lois scélérates des gouvernements corrompus) et l’élite intellectuelle (elle accepte l’inacceptable, et devient complaisant et complice des maux dont souffre la population comorienne ).
Le paroxysme de la « comorosité » est le « comorosinistrose », c’est-à-dire un système fondé sur un esprit fataliste qui légitime le mal. Parfois, on dit que « le changement est une utopie, on laisse les choses telles qu’elles sont, car c’est Dieu qui a décidé pour nous ». La personne qui veut aller à l’encontre de ce système est considéré comme un « mwedzashonga »(personne maudite), et elle est marginalisée.
Entretien avec Ibrahim Barwane, anthropologue, auteur dramatique et comédien.
Sabah Boubaa( Madame la France ), Barwane Ibrahim ( Mr Comores ) et Stan Styebo ( Dr la France )
Propos recueillis par LIREXPRESS.
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