31 octobre 2006
ARTISTES COMORIENS, AVEZ-VOUS UNE ÂME POLITIQUE?
ACTE I
Et pourquoi l’Art et la politique comoriens , ne peuvent-ils pas former un couple passionnant et plus que passionné ? Aujourd’hui, l’art devient une vitrine de la société, d’un Etat, et d’un mode de vie. Paris est d’abord la Capitale de l’Art, comme New York, representé par le Fédéral art project Roosevelt, pour ne citer que ces deux-là.
Aujourd’hui, Lirexpress va essayer de se prononcer sur les fantasmes et la réalité du couple compliqué que forment l’art et la politique.
Lorsque, en 1948, dans Qu’est-ce que la littérature ?, Jean-Paul Sartre disserte sur l’art engagé, il conclut que l’artiste doit s’engager « parce qu’il est homme ». Cette condition fort générale renvoie non seulement à l’époque de l’immédiat après-guerre et à la philosophie existentialiste, mais aussi à une tension entre expression artistique et discours politique. À l’époque, Sartre, compagnon de route du Parti communiste français, n’en entretenait pas moins avec lui des relations orageuses, et il ne lui serait pas venu à l’idée de produire une œuvre qui aurait imposé comme conclusion expresse qu’il fallait s’inscrire au parti, ou voter pour tel ou tel candidat.
La formule sartrienne indique ainsi que l’art militant ne saurait être instrumentalisé à des fins spécifiques. Pour prendre un exemple local et actuel, on ne voit pas comment une quelconque production artistique pourrait s’impliquer dans le débat sur la répartition des compétences entre îles. En revanche, on peut imaginer qu’un ensemble d’artistes, tels les peintres, les dramaturges, les danseurs ou musiciens travaillant avec les instances concernées par un projet défini aura quelque chose à dire, politiquement et scéniquement, sur le sujet, sans se mêler des querelles politiques inter îles….
TO BE CONTINUED....
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UNE PREMIERE REUSSIE
Le 28 octobre 2006 s’est tenue la première édition du café littéraire de la lune, organisée par Les éditions de la lune, et parrainée par Lirexpress.net, un événement qui est devenu un lieu de vie littéraire et un point de rencontres pour les amoureux de la littérature.
Débats avec les écrivains Patrice A Abdallah (les frasques d’un notable )et de Ndiaye Alassane Mamadou(de lettre posthume), rencontres avec l’écrivain et juriste Soulaïmane Soudjay, le dramaturge Papakaïs et l’anthropolgue-acteur Ibrahim Barwane, avec Ocomores et Radio Dounia Web, le rappeur comorien Kolos, et expositions de nombreux ouvrages publiés par les éditions de la lune.
Nous vous livrons ici quelques témoignages des passionnés de littérature qui ont participé à la Première :
« C'est un véritable lieu d'échange pour les gens passionnés de littérature, et qui respecte leur besoin d'autonomie, leur soif de liberté et leur volonté de s'exprimer. »
Abou Mohamed Soilihi
« Des telles iniatives sont toujours salutaires, maintenant il reste à encourager la participation des jeunes et des moins jeunes à des activités littéraires et spectacles culturels. »
Patrice Abdallah
« Véritable portail ouvert sur la littérature comorienne, un tel événement offre des idées vivifiantes qui permettent au livre de prendre toute sa place auprès des lecteurs qui souhaitent découvrir notre pays et sa culture. »
Fanny
Crée par une équipe de passionnés des livres et de la lecture, la priorité était cette année de se donner comme mandat la promotion de la lecture et la création littéraire en France et aux Comores.
Le café littéraire de la Lune a ainsi offert aux comoriens de France la possibilité de découvrir des auteurs comoriens et amis exposant leurs créations.
« Ce genre d’événement culturel nous permet de connaître des histoires et des aventures que l'on ne connaissait pas avant.»
Nathalie( une guyannaise)
Enfin ! Espérons que la deuxième édition sera riche en personnalités connues qui contribueront à promouvoir la littérature comorienne, et que les éditions de la lune continuera à découvrir les jeunes auteurs en leur donnant une tribune exceptionnelle.
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18 octobre 2006
Un petit extrait pour Iliki
Mze Mlamali Mapessa, grand notable cinq étoiles, avait aussi entendu les zifafa depuis une chambre dans laquelle il s’acquittait de ses prières matinales. C’était un homme teigneux, à la verve ténébreuse, et d’une bouffissure désolante à cause de la viande de tortue qu’il mangeait pendant chaque week-end. Il ne dormait jamais sans son kandu* de Tranganyika* qui laissait apparaître son embonpoint inassouvi. Quand il vit sa femme devant la fenêtre encore ingambe et sans caguer, il ne put s’empêcher de lui confier :
« Ils nous ont volé notre fête, n’est-ce pas ? »
- Ils n’auront pas nos bienfaits, ils auront un mariage médiocre, et tant pis pour le neveu.
Le notable cinq étoiles approuva de la tête les dires de sa femme. Mais en réalité, il se sentait très heureux d’avoir économisé une partie de sa richesse qui était réservé au neveu de sa femme si celui-ci avait daigné accepter l’offre de sa tante de le marier à la fille d’un notable cinq étoiles. La maladie de sa femme couvrait ses nombreuses absences dans les diverses manifestations nuptiales auxquelles un homme de son rang se devait d’y honorer. Il prit Maliza dans ses bras, l’embrassa sur le front et lui chuchota :
- Un prétendant s’est présenté à moi et m’a demandé la main de notre Hawa.
- Depuis quand acceptes-tu les bâtards dans notre maison ?
- Le fils de Mze Wali Wa Siyasa n’est pas un bâtard…
- Mze Wali Wa Siyasa est un notable deux étoiles. Trouve mieux pour ma fille unique sinon rien.
La Béït-el-mahaba* jouxtait le Pakebo*, un grand bâtiment inachevé dont le propriétaire, un septuagénaire, retraité d’une compagnie maritime française, avait abandonné au profit de visiteurs inopinés, en choisissant de mourir en Métropole. Attirés par les chants des banatis, les squatters du Pakebo, alléchés par les parfums de poulets grillés et autres mets succulents, étaient sortis sur la grande véranda qui donnait sur le grand jardin de la Béït-el-mahaba et reprenaient dans une cacophonie sarcastique le refrain des chansons andanesques. Un d’eux, d’une voix amicale, demanda à une passante, la raison de toutes ces explosions de joies et elle leur confirma leurs pensées. Les Mlamali avait trouvé un preneur pour leur fille. C’était-là les préparatifs pour une grande fête à l’occasion des fiançailles de leur unique fille.
« Mais quel âge a-t-elle, la fille de Mlamali Mapessa, demanda un squatter ?
- Le même âge que ta sœur, répondit un autre squatter.
- Mais quel âge a ma sœur, rétorqua le premier squatter avant de s’engouffrer à l’intérieur du Pakebo ? »
Le Pakebo, une merveille de construction nouvelle, avait été l’orgueil du village. Objet de curiosité, les habitants des localités environnantes se déplaçaient pour contempler ce que l’époque considérait déjà comme miracle. Une maison en forme de bateau que les curieux baptisèrent Pakebo. A présent, elle tombait en ruine et ressemblait à un grand cimetière couvert à cause des chambres resserrées et vides et de l’atmosphère lugubre qui y régnait. Il y avait une dizaine de chambres, elles se ressemblaient toutes, et un grand salon qui pouvait abriter une centaine d’invités. Le sol du salon, de marbre en damier, avait été dénudé par les rôdeurs et seule une portière avait résisté aux pilleurs. C’était celle de la grande cour. Elle avait survécu aux vandales parce que ces derniers ne pouvaient pas l’enlever. Un énorme portail en métal importé de Marseille. Les pièces épargnées par l’usure du temps avaient gardé leur fraîcheur malgré les nombreuses années qu’elles étaient restées inhabitées. Pourquoi le navigateur avait-il fait construire une gigantesque maison de dix chambres, lui qui n’avait ni femme ni enfants ? En période de fêtes au village, ces lieux funèbres étaient transformés en sérail, lieu de rencontres organisées ou fortuites, où l’on s’adonnait à de sodomies macabres, de fornications intempestives. Entre chèvres errantes et vagabonds saoulés aux ntibes qui y trouvaient refuge à la nuit tombée, s’introduisaient quelques gens de la haute sphère, et quelques billets de banque suffisaient à bâillonner les bouches rapporteuses. Seules les émanations des lampes-pétroles vinrent atténuer l’insoutenable remugle de luxures et de souillures. Le grand écriteau sur lequel on pouvait lire ceci : « Bienvenus chez le bienheureux » témoignait de ce qui restait des ambitions du navigateur du Pakebo.
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UDJUWA
Dans la langue comorienne, on peut parler de pouvoir des mots mais également d’un jeu de mots. C’est dans ce dernier où réside la richesse de notre langue. Il suffit d’ajouter un suffixe, affixe ou préfixe ou le remplacer par un autre, introduire une lettre dans un mot pour diversifier le contexte sémantique. Il convient de procéder à l’opération de dérivation pour apprécier cette richesse mais aussi la complexité du comorien. Nous allons jouer aujourd’hui avec le mot « udjuwa »
Littéralement, le mot udjuwa veut dire « savoir » ou « connaître ». En introduisant la lettre l entre u et wa, on aura udjulwa qui veut dire être connu.
Quand il s’agit d’exprimer la réciprocité, on fait appel à un autre suffixe lana ; nous aurons alors udjulana, se connaître.
Pour manifester sa reconnaissance envers quelqu’un, on fait appel au suffixe liya qui nous donne udjuliya reconnaître.
Dans la phrase yemwidzi hadjulihana, nous avons un autre suffixe lihana qui nous apporte un autre sens. Udjulihana signifie être découvert.
Si nous jugeons nécessaire de poursuivre notre jeu, nous allons remplacer le wa de udjuwa par za et cette fois-ci nous aurons udjuza qui signifie faire connaître ou informer.
Avec le mot udjuza, on peut ajouter na à la fin pour obtenir la réciprocité udjuzana signifiant s’informer mutuellement.
Le jeu peut continuer en introduisant li entre udju et za. On a alors udjuliza qui veut dire informer quelqu’un ou présenter quelqu’un.
Comme le jeu est très passionnant nous poursuivons notre découverte du comorien en ajoutant le suffixe iwa pour avoir udjuliziwa être présenté. Tsidjuliziwa yemwana djana.
La découverte se poursuit cette fois-ci j’introduis l'affixe dji entre u et djuliza et nous aurons un verbe réfléchi udjidjuliza qui veut dire se présenter.
Avec le mot udjuwa nous avons procédé à 9 manières.
00:59 Publié dans LE POUVOIR DES MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
UDJUWA
Dans la langue comorienne, on peut parler de pouvoir des mots mais également d’un jeu de mots. C’est dans ce dernier où réside la richesse de notre langue. Il suffit d’ajouter un suffixe, affixe ou préfixe ou le remplacer par un autre, introduire une lettre dans un mot pour diversifier le contexte sémantique. Il convient de procéder à l’opération de dérivation pour apprécier cette richesse mais aussi la complexité du comorien. Nous allons jouer aujourd’hui avec le mot « udjuwa »
Littéralement, le mot udjuwa veut dire « savoir » ou « connaître ». En introduisant la lettre l entre u et wa, on aura udjulwa qui veut dire être connu.
Quand il s’agit d’exprimer la réciprocité, on fait appel à un autre suffixe lana ; nous aurons alors udjulana, se connaître.
Pour manifester sa reconnaissance envers quelqu’un, on fait appel au suffixe liya qui nous donne udjuliya reconnaître.
Dans la phrase yemwidzi hadjulihana, nous avons un autre suffixe lihana qui nous apporte un autre sens. Udjulihana signifie être découvert.
Si nous jugeons nécessaire de poursuivre notre jeu, nous allons remplacer le wa de udjuwa par za et cette fois-ci nous aurons udjuza qui signifie faire connaître ou informer.
Avec le mot udjuza, on peut ajouter na à la fin pour obtenir la réciprocité udjuzana signifiant s’informer mutuellement.
Le jeu peut continuer en introduisant li entre udju et za. On a alors udjuliza qui veut dire informer quelqu’un ou présenter quelqu’un.
Comme le jeu est très passionnant nous poursuivons notre découverte du comorien en ajoutant le suffixe iwa pour avoir udjuliziwa être présenté. Tsidjuliziwa yemwana djana.
La découverte se poursuit cette fois-ci j’introduis l'affixe dji entre u et djuliza et nous aurons un verbe réfléchi udjidjuliza qui veut dire se présenter.
Avec le mot udjuwa nous avons procédé à 9 manières.
SAID Soilihi, chercheur.
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16 octobre 2006
La langue comorienne
Entretien avec SAÏD Soilihi, linguiste et spécialiste de la langue comorienne.
« La langue comorienne est un moyen très efficace pour former cette population active comme c’est le cas dans plusieurs pays où la langue maternelle participe au développement économique et social par la formation dans les petits métiers. »
LIREXPRESS : L'objectif de vos travaux de thèses de doctorat est la conception d’un outil linguistique permettant l’enseignement et l’apprentissage de la langue comorienne aux comoriens.
Saïd Soilihi :L’intitulé de mon sujet de thèse doctorale « la langue française dans l’archipel des Comores : Statut, Usages et Pratiques de la langue » avait 2 aspects fondamentaux : évaluer le niveau du français, première langue officielle aux Comores mais aussi tester si une séparation politique des îles peut entraîner des divergences culturelles entre elles.
LIREXPRESS : Comment est né l’idée de créer cet outil d’apprentissage de la langue ?
Saïd Soilihi :Au cours de mes entretiens aux Comores avec des personnes des différentes catégories sociales, j’ai vite compris que le français est une langue de promotion sociale pour une minorité des gens ayant été scolarisés mais aussi une langue d’exclusion totale pour ceux n’ayant pas eu la chance de s’instruire à l’école des Toubabs et qui constituent les forces vives de la nation, exclues de toutes décisions du pays. J’ai conclu que étudier le comorien peut renverser la tendance.
LIREXPRESS : En ce moment sur quoi travaillez-vous ?
Saïd Soilihi :J’ai plusieurs travaux en chantier et dont certains attendent des opportunités pour être édités :
- Un manuel sur « la pratique de la conjugaison » en bilingue (comorien / français). Il s’agit d’une sélection d’un nombre important des verbes conjugués à presque tous les temps en français et en comorien. (Publication courant novembre 2006)
- Un manuel scolaire de niveau collège « J’apprends le comorien, parler shingazidja » qui traite de la littérature, de la structure grammaticale, du lexique et de la conjugaison. Nous avons sélectionné des thèmes culturels, sociaux et d’histoires et avons constitué des petits textes dans lesquels nous avons extrait les mots de vocabulaire, un point de grammaire que nous avons expliqué. Nous avons aussi étudié le texte d’une façon littéraire de la même manière qu’en français. Nous avons également mis au point des exercices d’application après chaque leçon.
- Un manuel scolaire de niveau primaire » enseignement du shingazidja au primaire ».
- Un dictionnaire des verbes (comorien / français) « étude lexicale des verbes du shingazidja ».
- Un document médical en bilingue « Communiquer en comorien avec des patients comoriens » qui traite 33 maladies fréquentes. Ce document est destiné aux médecins ayant des patients comoriens ne parlant pas français.
- Des cours par correspondance de 30 chapitres ( CD et document) sous forme de module de 5 leçons.
- Un recueil littéraire « Recherche et étude contextuelle des proverbes comoriens » de Ngazidja
LIREXPRESS : Est-ce que l’Etat comorien s'intéresse à vos travaux ?
Saïd Soilihi :Plusieurs personnalités importantes des gouvernements de l’île autonome de Ngazidja et de l’union ont pris connaissance de mes travaux et de l’enseignement que je dispense à Marseille. Seulement aucune réaction de leur part. Je me suis adressé à l’inspection académique de Marseille pour soumettre un projet sur l’enseignement du comorien dans les écoles à forte concentration d’enfants comoriens, et en réponse, « il faut que le gouvernement comorien fasse la demande une fois qu’il n’existe pas une convention dans ce sens entre les deux gouvernements. J’ai adressé le message au gouvernement de l’île autonome de Ngazidja du fait que je travaille sur le parlé de l’île mais encore une fois, aucune réaction de leur part.
LIREXPRESS : Que peut apporter la langue comorienne dans la vie quotidienne des gens et dans l’administration comorienne?
Saïd Soilihi :1. On ne peut pas parler de développement durable sans la participation effective des populations des couches inférieures analphabètes (artisans, ouvriers, pêcheurs et paysans) en marge des grandes décisions du pays. La langue comorienne est un moyen très efficace pour former cette population active comme c’est le cas dans plusieurs pays où la langue maternelle participe au développement économique et social par la formation dans les petits métiers. Une formation des formateurs par spécialité est une première étape nécessaire pour assurer cette formation. Il s’agit ici de recenser des cadres ayant fait des formations à l’étranger en mécanique, plomberie, bâtiment, électricité etc. et leur dispenser une formation en comorien et à leur tour, assurer la formation en comorien à la maison de l’artisanat. Après formation, ils seront en mesure de monter leur projet en comorien, faire leurs rapports et bilan. Il revient alors au gouvernement de leur accorder un statut en créant une chambre de métiers.
Je prends l’exemple des pêcheurs qui, depuis des années, se perdent en mer pour la seule raison qu’ils ne maîtrisent pas leur nouvel outil de travail ( la vedette). Le jour où on organisera une formation en comorien sur les embarcations motorisées, ils seront épargnés du danger permanent de la mer.
2. Le comorien peut être un moyen pour rehausser le niveau bas en français aux Comores. Un enfant francophone ne maîtrisant pas le fonctionnement de la phrase de sa langue maternelle a des difficultés de comprendre la structure de la phrase française. Je suis convaincu que si le comorien est introduit dans les programmes scolaires, le niveau en français serait rehaussé. C’est un des points que j’ai proposés dans ma thèse pour apporter une solution aux difficultés qu’ont les enfants en français.
3. Actuellement il est difficile de prôner toute utilisation de cette langue dans l’administration vu la place qu’occupe le français, première langue officielle aux Comores. Ce qu’il faut savoir c’est le fait que le comorien est déclaré langue nationale officielle sans aucun apport au développement du pays. Il faut alors lui donner la place qui est la sienne dans cette société à tradition orale.
LIREXPRESS : Quelles sont les applications d’un tel outil linguistique dans la vie quotidienne que les gens ne soupçonnent pas?
Saïd Soilihi :Le comorien est une langue scientifique comme les autres. Il s’enseigne sans difficultés. Elle a sa structure grammaticale, son vocabulaire et sa conjugaison. Elle peut alors apporter énormément aux Comoriens. Lire et écrire leur langue. Jusqu’alors le français a la main mise dans toutes les activités du pays. Personne n’a jamais pensé que notre langue peut devenir un outil de développement. Il peut l’être si les autorités donnent les moyens aux chercheurs dans le domaine pour prouver son utilité. Le comorien peut être un moyen efficace d’alphabétisation facile une fois que les milliers des Comoriens ayant suivi une alphabétisation en français n’ont pas résolu leurs difficultés quotidiennes.
LIREXPRESS : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez?
Saïd Soilihi :Financiers pour organiser des déplacements aux Comores pour mener des enquêtes auprès des personnes de différentes régions de la grande Comore, pour obtenir les subtilités linguistiques de chaque région, le mangue d’une bibliographie importante sur le comorien. Le gros du travail est à la base d’une étude analytique des corpus oraux que j’ai transcris après enregistrement.
LIREXPRESS: Et d'un point de vue plus global, la langue comorienne dans l’enseignement général est-elle compatible avec l'évolution de notre société?
Saïd Soilihi :Tout dépend de quelle évolution. Si évolution existe, la majorité de la population ne la sent pas. Car les 31 années d’indépendance dans la misère, la balkanisation de l’archipel, le désespoir laissent une mauvaise image quant à l’évolution de notre société. En tout cas, toute langue est compatible à l’évolution d’une société si elle est normée et prise en considération par les autorités du pays. Personnellement, je considère que le comorien à l’école favorisera certes l’épanouissement intellectuel des enfants, longtemps soumis à une littérature orale qu’ils ne maîtrisent pas et qui ne leur apporte pas la connaissance universelle.
Le manque d’un programme d’enseignement du comorien dans les écoles comoriennes constitue un handicap aux petits de comprendre leur environnement culturel immédiat. Cet handicap se sent immédiatement chez les enfants qui viennent en France. Ils rejettent les origines et veulent s’assimiler. Ils se francisent pour la seule raison qu’ils ont vécu dans une société dans laquelle rien n’est acquis scientifiquement mais vécu.
Au contraire l’introduction du comorien dans les écoles favorisera cette évolution. L’enfant peut apprendre sa langue, sa littérature, sa culture, son histoire, sa géographie et le fonctionnement de sa société. Les proverbes comoriens constitueront des bons sujets de dissertation pour amener les jeunes à maîtriser leur littérature orale et développer se capacités intellectuelles. « Utsaha sha mvuvuni unyama » Que renferme ce proverbe ? Littéralement, « celui qui veut prendre quelque chose sous le lit doit se pencher ». Trama tsilo bowendza manyo. Je vous laisse réfléchir et trouver le rapport du proverbe avec la vie quotidienne.
LIREXPRESS : Dans un avenir lointain, quelles seront les possibilités ouvertes par vos travaux linguistiques?
Saïd Soilihi :D’abord apporter à mon pays un outil linguistique de développement au service de tous, écrire la constitution, l’histoire, la géographie et autres en comorien ; Editer les œuvres que j’aurais écrits et j’en passe
Propos recueillis par LIREXPRESS.
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14 octobre 2006
VOEUX
la présentation des vœux est un rituel cyclique : période des vœux, comme d'une saison. Elle s'effectue dans l'écriture, sous la forme d'une «carte de vœux» ou dans la parole. Ainsi les hommes politiques et les chefs d'entreprise alignent-ils de multiples réceptions pour présenter leurs vœux au personnel, aux corps constitués ou à la presse.
La langue française fait formuler des vœux quand la grammaire grecque disposait d'un mode spécifique, l'optatif, expression directe du souhait : «puissiez-vous jouir de cette année nouvelle ! puissé-je vous rendre heureux !».
Ce rituel est d'un genre particulier puisqu'il ne consiste en général pas à souhaiter soi-même quelque chose pour quelqu'un mais à soutenir les vœux de l'autre. Aussi l'exercice est-il particulièrement alambiqué voire cynique dans la sphère politique, d'autant plus que le mot vœu vient directement du latin votare : dans son évolution sémantique buissonnante, il aboutit à la fois au vote et au vœu. Le lien est logique puisque, voter, c'est exprimer son désir de voir son candidat favori gagner une élection.
Les vœux sont presque toujours les bons ou les meilleurs, mais adjectif comme superlatif qualifient davantage le contenu des vœux que les vœux eux-mêmes.
Le caractère rituel des vœux conduit les émetteurs à faire preuve d'originalité dans la création graphique tandis que les discours restent plats, dans leur forme comme dans leur contenu. La cérémonie des vœux devrait être un événement, avènement d'une année nouvelle. Une belle qualité d'expression et des messages singuliers lui donneraient un tour sincère et marquant. Hors le cocktail et le rassemblement de femmes et d'hommes, les vœux restent lettre morte : les poncifs réduisent cet acte de communication qui exigerait du sens.
Point d'ex voto dans nos organisations trop souvent aseptisées car ces plaques ou tableaux témoignaient d'une reconnaissance sincère pour un vœu réalisé.
Peut-être retrouverait-on le sens profond des vœux s'ils s'étayaient sur la force des vœux formulés comme un engagement : faire un vœu, c'est faire une promesse comme le font encore les prêtres (chasteté, pauvreté, obéissance). Le dire serait alors épiphanie du faire. Puissent nos dirigeants pratiquer un optatif qui leur soit, en même temps, un impératif pour l'action !
23:22 Publié dans LE POUVOIR DES MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07 octobre 2006
Un auteur qui dérange
Pauvres Comores
Ibrahim Barwane
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Ibrahim Barwane réinvente le théâtre politique : « J’ai choisi l’autodérision comme moyen d’expression car elle permet d’aborder des sérieux problèmes sous forme de fou rire et de la moquerie »
LIREXPRESS : Comment vous est venue l'idée de «Pauvres Comores» ?
I. Barwane : L’idée d’écrire « Pauvres Comores ! » existait dans ma démarche depuis mon jeune âge, j’ai toujours été révolté et choqué par la corruption institutionnalisée, le vol légitimé, et d’une manière générale, les paradoxes de la société. Déjà, en 1997, j’ai posé le premier jalon de « Pauvres Comores » en mettant sur scène, en version comorienne, « Mwana Ngolilo hurende dje ? »(Enfant, pourquoi pleures-tu ?). C’est un vrai pamphlet qui montre plusieurs aspects du sous développement comorien, notamment le paraître qui tue l’être, l’inconscience populaire et l’état d’esprit complice et complaisant du pseudo élite comorienne.
LIREXPRESS : Quelle est l’histoire du spectacle Pauvres Comores ? C’est une pièce dont le projet était clair au départ ou qui s’est constituée progressivement ?
I. Barwane : L’histoire de « Pauvres Comores ! » est une synthèse de la situation politique, économique et socioculturelle des Comores depuis la création de cet archipel à nos jours. Je parle, sans complaisance, de l’histoire des Comores, mais sous un angle tragi-comique (j’en parle comme Felag, l’humoriste algérien). « Pauvres Comores » est avant tout une mise au point du psychodrame comorien, c’est-à-dire les torts et les travers d’une société en décadence (« la comorosité »).
Le projet de « Pauvres Comores » était clair au départ, car j’ai vécu des événements douloureux aux Comores, notamment la période des mercenaires, les coups d’états perpétuels et la privation des droits fondamentaux de l’Homme. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai la chance de faire la connaissance des comédiens, des chercheurs et d’autres personnes d’horizons différents qui m’ont donné envie d’écrire et de jouer. Grâce à leur sens critique, à leur dévouement et à leur générosité, j’ai pu me mettre à écrire progressivement « Pauvres Comores !» et à la jouer.
LIREXPRESS : Pensez-vous changer Les Comores par le théâtre ?
I. Barwane :Bien sûr, le théâtre est un moyen colossal pour la transformation de toute société, car, il permet de s’attaquer, sous l’angle tragi-comique, aux maux dont souffrent des pays pauvres comme les Comores. Je pense à la critique du théâtre de Molière sur l’absolutisme royal en France. Je dirai même que le théâtre est moyen pédagogique de soulever quelques problèmes qui rongent nos sociétés.
LIREXPRESS : Vous avez joué dans de nombreuses pièces de théâtre dont Parcours. Vous avez écrit et joué Pauvres Comores. Quelle place prend l’écriture dans votre activité ?
I .Barwane : L’écriture occupe une place centrale dans toutes mes activités culturelles et artistiques, car je suis issu d’une société à tradition orale. J’estime qu’il est grand temps que des sociétés comme la mienne puissent entrer dans la tradition écrite. Celle-ci permettra aux générations futures d’appréhender, avec lucidité, l’histoire de leurs pays
LIREXPRESS : Pourquoi avoir choisi la dérision ?
I. Barwane : J’ai choisi l’autodérision comme moyen d’expression car elle permet d’aborder des sérieux problèmes sous forme de fou rire et de la moquerie. Et Léautaud résume bien ma pensée: « Il y a le vrai théâtre, l’étude des mœurs, la peinture des caractères, la satire des
tares et des travers humains, ce grand théâtre comique ».
LIREXPRESS : Vous avez inventé les mots "comorianité" et "comorosité", pouvez-vous nous en dire plus ?
I. Barwane : La « comorianité »et la « comorosité » m’inspirent beaucoup de choses vu que je fais des études de doctorat d’anthropologie à l’Université de Paris VIII. Elles portent sur les « rapports qui existent entre les religieux, les politiques et les notables à la Grande Comore ». Donc, j’ai des petites idées sur la comorianité. La « comorianité » est par excellence la façon de vivre et de raisonner des Comoriens. C’est une notion complexe et vaste qui implique à la fois les paradoxes et la confusion entre tradition, religion et politique.
Pour la « comorosité », c’est un mot que j’avais prononcé lors de mon one man show (Parcours) à l’Alliance Franco-comorienne, en 2002. Depuis, ce mot est devenu un concept qui définit le mal comorien, notamment la société de façade (j’entends par-là l’hypocrisie de certains religieux, notables et autorités politiques), les dépenses ostentatoires lors des grands mariages (c’est le point sur lequel le paraître apparaît beaucoup plus que l’être), les cadres en bois(gens instruits qui obéissent aveuglement aux lois scélérates des gouvernements corrompus) et l’élite intellectuelle (elle accepte l’inacceptable, et devient complaisant et complice des maux dont souffre la population comorienne ).
Le paroxysme de la « comorosité » est le « comorosinistrose », c’est-à-dire un système fondé sur un esprit fataliste qui légitime le mal. Parfois, on dit que « le changement est une utopie, on laisse les choses telles qu’elles sont, car c’est Dieu qui a décidé pour nous ». La personne qui veut aller à l’encontre de ce système est considéré comme un « mwedzashonga »(personne maudite), et elle est marginalisée.
Entretien avec Ibrahim Barwane, anthropologue, auteur dramatique et comédien.
Sabah Boubaa( Madame la France ), Barwane Ibrahim ( Mr Comores ) et Stan Styebo ( Dr la France )
Propos recueillis par LIREXPRESS.
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06 octobre 2006
Hitswa shiyi tsi sumbwi
LE POUVOIR DES MOTS
Une rubrique de Saïd Soilihi
Linguiste et spécialiste de la langue comorienne.
LIREXPRESS, à travers son spécialiste de la langue comorienne, a cette ambition : aider le comorien à penser la langue et ses éléments pour qu’ils n’aliènent pas sa pensée mais lui permette au contraire de retrouver son authenticité. Aujourd'hui, Said Soilihi vous propose le mot Hitswa avec toutes ses connotations. Bonne lecture, chers amis(es)!
Hitswa shiyi tsi sumbwi
Nous partons de ce proverbe comorien qui veut dire “ mauvaise tête ne veut pas dire tête pointue) pour présenter la diversité sémantique du mot “hitswa ” qui signifie tête.
Le mot hitswa renferme une multitude de sens suivant le contexte dans lequel il est employé.
Dans la langue vulgaire, hitswa, suivi d’un adjectif s’emploie quand on veut insulter quelqu’un.
· hitswa sumbwi : tête pointue
· hitswa nyendo : tête à la forme d’un marteau
· hitswa pandje : tête d’un poisson à la forme d’une hache.
· hitswa mridjo : tête comparée à une coque d’une noix de coco vide. L’expression peut avoir le sens de tête vide ou tête ronde.
Des fois, des parents énervés, utilisent des expressions méchantes à l’encontre de leurs enfants sans le vouloir:
-mdwautsindziha shehitswa shahahe : que sa tête soit coupée !
-mdwaupuha shehitswa shahaho : que ta tête soit amputée !
Dans la langue soutenue, hitswa présente autre chose.
Dans certains cas, on emploie hitswa pour désigner une qualité.
· hitswa shiyi : shiyi est un adjectif qui signifie mauvais. Employé après hitswa, prend le sens d’une personne têtue.
· hitswa shema : shema est l’adjectif bon en français mais le sens en comorien n’est pas le même dans l’expression. Même si shiyi et l’opposé de shema, hitswa shema peut prendre le sens d’une tête bien faite, en d’autre terme, on l’attribue en français le sens d’intelligent. Le contraire de hitswa shema est hitswa shidziro qui veut dire tête lourde. C’est lourde dans la mesure où la personne ne comprend plus rien ce qu’on lui raconte.
· Hitswa shangu s’oppose à hitswa shidziro mais pas dans le sens de la pesanteur mais dans la facilité de comprendre les choses et de les retenir sans difficultés.
Dans une phrase comme hapuwa shehitswa halatsa, qui signifie littéralement “ il a coupé la tête et l’a jetée ”, on a un autre sens. Ceci veut dire qu’il n’écoute personne mais il ne fait qu’à sa tête, dans une société dans laquelle l’individu s’efface devant le groupe. Hapuwa shehitswa halatsa veut dire faire n’importe quoi. D’habitude, on l’aligne avec le mot mnahararamu ( bâtard). Yemnaharamu woyi hapuwa shehitswa halatsa.
Pour une personne ayant une facilité à mémoriser, à analyser et à comprendre facilement les choses, on dit " ngena hitswa shangu"( tête légère) ou hitswa shema qui n'a rien avoir avec la beauté. La personne qui a shehitswa shema la qualité d’une personne intelligente ou éveillée.
Pour parler d'un état physique, on emploie hitswa avec l'adjectif mwade ( malade). Yemwana nge mwade shehitswa ( l'enfant est malade la tête ( a mal à la tête) avoir des douleurs). Pour désigner un fou, on peut aussi dire wola hamenyeha shehitswa ( celui-là a la tête abîmée, celui-là est fou) ; mais on peut également dire nge mwade shehitswa sans observer le sens d’un mal de tête.
Si dans un regroupent des gens, le chef a été arrêté on dit que " shehitswa shizingarwa qui est différent de hazingara shehitswa ( il a tenu la tête).
Sur le plan familial, l'aîné est toujours appelé hitswa daho ( la tête de la famille). A la Grande Comore, si hitswa daho maîtrise bien les festivités sociales, il peut surpasser son oncle et les décisions au niveau de la famille ne peuvent être prises sans lui.
Dans la phrase : ngapvo mdru yapulwa shehitswa ( quelqu'un a eu la tête décapitée) nous avons le sens d'une personne qui a été tuée sans forcement lui couper la tête. Quand il s'agit d'un animal on voit directement l’animal ou volaille qui a été égorgé(e) ; yenkuhu yipulwa shehitswa.
Pour celui qui a rasé ses cheveux et qui a la tête chauve, on dit "ngena hitswa mkatre".
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02 octobre 2006
Extrait d'un futur roman
C’était chose courante que les boucs errants, ces hommes assoiffés de sexe, engrossassent des jeunes filles innocentes au cours d’une de ces virées nocturnes ou se disputaient aux jeunes adonis les effluves d’une nymphe éplorée, et plus courante encore en période d’abondances nuptiales et de festins andanesques*, quand la horde des je-viens, qui fuyait les corvées métropolitaines, atterrissaient sur Ngazidja. Trois, six voire dix grossesses juvéniles en une nuit de fête ne troublaient le sommeil de personne, et moins encore la grossesse naissante comme celle de Hawa, à peine contractée, dans un recoin d’une ruelle malfamée, sous l’œil résigné de Zena-Mpambé. La servante qui était, donc, habituée aux frasques charnelles de sa protégée, ne s’en tracassa pas la tête, et comme pour la rassurer, elle lui fit boire une potion de sa fabrication, qui avait selon elle des vertus contraceptives, et ensemble, elles s’en allèrent s’adonner aux jouissances du twarab de son cousin qui réalisait son grand-mariage.
Maliza Mlamali, la mère de Hawa et l’épouse andanesque de Mlamali Mapessa, avait été victime d’une thrombose pulmonaire. C’était une redoutable négociatrice matrimoniale, issue de l’aristocratie locale, enjôleuse, forte personnalité au franc parlé, crainte de ses semblables, aussi de ses amants, gérante du trésor nuptial des femmes notables de Kodoni, elle avait bâti sa fortune sur les nombreuses noces auxquelles elle avait participé en qualité de trésorière de l’association mabanatil kodoniya*. Sa fortune personnelle s’élevait à des nombreux troupeaux de vaches, trois magasins, respectivement, d’alimentation générale, de pacotille et d’articles artisanaux. Mais voilà que la sirène des arènes jubilatoires, jadis resplendissante dans son saré na asubahiya*, celle qui égayait par sa voix rutilante de verve andanesque, une assistance vouée à son charme, n’était qu’une silhouette humaine, trahie par la maladie. Son aura de diva nuptiale éteinte, son enthousiasme légendaire évanoui, elle toussait, crachait de la bile, ses traits de reine nuptiale n’étaient plus qu’un visage décharné pareil à celui d’un gréviste de la faim, à son vingtième jours d’abstinence. Quand elle ne vomissait pas, elle confiait aux latrines les maigres commissions bannies par son estomac. Mais elle avait gardé toujours son franc parlé, même dans son lit d'expirant, ses semblables lui témoignèrent de la crainte.
Elle venait de déféquer du sang quand Zena-Mpambé et Hawa revinrent du twarab. La servante ne lui toucha mot de la courte fugue de sa protégée. Cela pouvait aggraver la situation, en revanche, elle lui décrivit des scènes minutieusement observées, l’étonnante prestation de son hirimu*, clan des wana badurwa*, l’arrivée des bwana* et bibi harusi*, insista sur la beauté subliminale de la mariée dont l’apparition établit un nouveau record de youyous et de zigelegele*, détenu jusqu’à ce soir-là, par Maliza Mlamali. On lui pressentit l’obtention de la dot jamais accordée à une nymphe à Kodoni.
« Qu’elle fut belle et rayonnante, comme on le dit, et si elle était chaste et sincère, elle pouvait prétendre aux richesses de mon neveu », lança Maliza. Mais qu’on eût pensé que sa famille allait offrir à une nymphe de seconde zone une dot faramineuse lui paraissait prétentieuse et surréaliste, eût-elle été la sosie de Maliza Mlamali.
- On dit de votre neveu qu’il en est éperdument amoureux, et qu’il compte lui verser deux lingots d’or, une audace jamais réalisée à Kodoni.
- Cette fille n’a pas été choisie ni acceptée par notre famille, par conséquent, elle ne peut pas obtenir notre entière bénédiction. Et aucune nymphe, exceptée ma chère Hawa, ne vaut deux milles pawunis*. En plus d’être la plus belle des créatures, faut-il qu’elle n’ait jamais couché avec un homme avant son mariage.
De renommée régionale, nul ne s’était montré virtuose que Maliza Mlamali dans le commerce andanesque, et elle avait compris que si la rumeur lançait de telles supputations pécuniaires, c’était pour réveiller l’orgueil des Mlamali, froissé par l’attitude irrévérencieuse de leur neveu qui, au lieu d’accepter la femme que Maliza lui avait proposée, avait décidé d’écouter son cœur. Ces nouvelles fraîches, apportées par sa servante, l’occupaient lorsqu’elle entendit les roulements de tam-tam des zifafa et les chants des convives qui accompagnaient le marié dans sa nouvelle demeure conjugale. Elle se leva péniblement de son lit, aidée par sa servante qui lui tenait la hanche, se dirigea vers la fenêtre voir le passage du défilé nuptial.
Patrice Ahmed ABDALLAH
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